Cet article de Thomas Gerbet est gracieusement offert par Agence de Presse Étudiante Mondiale (APEM). La version originale a été publiée à cet endroit.

Lorsque l’on discute avec Louis Matte, on devine tout de suite qu’il n’est pas un simple usager du métro de Montréal. Pour lui, pas de ligne orange ou verte mais « la une » et « la deux ». Ce conducteur (ou plutôt « opérateur ») a près de 25 années de service derrière lui. Depuis trois ans, il se recycle comme directeur syndical. Rencontre avec une figure du Montréal underground.
Quartier Libre : À quoi ressemble le quotidien d’un conducteur de métro ?
Louis Matte : L’opérateur effectue trois « voyages » quotidiens, soit trois allers-retours [environ six heures sur la ligne orange]. Au terminus, il a droit à une pause, le temps du passage de deux autres rames. Au début des années 1980, nous n’avions qu’une minute de pause, même pas le temps d’aller aux toilettes.
Q. L. : Qu’est ce qui vous a le plus surpris la première fois que vous vous êtes retrouvés dans la cabine du chauffeur ?
L. M. : C’était en 1981. J’étais ébahi devant tous ces boutons. Mais on s’habitue vite. Au bout de trois mois, la routine s’installe. Maintenant, je suis en fin de carrière, mais j’aurais aimé conduire un métro comme celui de Paris, qui sort parfois en surface. Ça permet de voir autre chose qu’un tunnel et des néons.
Q. L. : Souffrez-vous de solitude dans votre cabine ?
L. M. : C’est vrai que c’est un travail monotone. Avant 1995, il y a avait deux opérateurs dans la cabine. Il n’y plus que la ligne quatre [jaune] qui permet cela puisque son freinage n’est pas automatisé. En plus, dans la cabine, nous ne pouvons pas écouter la radio. Le fait d’être enfermé est donc pesant. Il faut être capable de s’évader, de penser à autre chose. C’est aussi pour cela qu’en dehors du travail, on essaie de créer un esprit corporatif en se réunissant. On évoque nos problèmes, comme le « tirage » de porte [le fait de les décoller, une fois fermées, ce qui immobilise le train en station].
Q. L. : Il y a aussi le problème des suicides…
L. M. : On compte entre 25 et 30 tentatives par année. Si j’étais candidat au suicide, ce n’est vraiment pas le moyen que j’utiliserais : moins d’une tentative sur deux fonctionne. [Il sort une photographie de l’impact d’un corps sur un pare brise]. C’est une femme qui a fait une tentative il y a quelques jours. Deux voitures lui sont passées dessus, mais elle n’est pas décédée. Dans ma carrière, cela m’est arrivé quatre fois.
Q. L. : Vous en parlez sans sourciller, comment arrivez-vous à surpasser ces évènements ?
L. M. : Comme un policier qui abat une personne, ça fait partie du métier. La stabilité psychologique des conducteurs de métro va énormément dépendre de ce qui se passe dans leur vie privée. Certains reprennent le travail le lendemain, d’autres ont grand besoin d’accompagnement. Depuis cinq ou six ans, nous sommes beaucoup mieux entourés, beaucoup d’efforts ont été fait.
Q. L. : Justement, le métropolitain montréalais existe depuis 1966. Quels ont été les changements depuis ?
L. M. : Il y a eu une avancée technologique extraordinaire. Par exemple, cela n’arrive quasiment plus qu’une rame soit immobilisée dans un tunnel. Sauf en cas de coupure de courant bien sûr. D’ailleurs, dans 90 % des cas, il s’agit d’un cas de suicide, pour permettre l’intervention des urgences.
Q. L. : Avez-vous des anecdotes amusantes à nous faire partager ?
L. M. : Dans le temps où nous étions deux par cabine, on faisait beaucoup de coups aux collègues d’autres rames. Durant notre pause au terminus, on ouvrait la porte de leur cabine et on les « shootait » avec un extincteur à eau. Il nous est arrivé aussi, dans la station Lionel-Groulx [à deux étages] de verser du lait au chocolat sur le pare brise du métro suivant. Sinon, un soir, j’ai déjà été témoin d’un couple qui avait pris la première voiture pour une chambre d’hôtel.
Q. L. : Que signifie ces chiffres suivis du message « communiqué » que l’on entend souvent dans les stations ?
L. M. : Ce sont des messages codés passés aux employés du métro. Ils peuvent concerner des évènements particuliers comme un cas de suicide (code 900). Il y a même un code quand du poivre de Cayenne est répandu dans une rame.
Q. L. : Quelle est votre marge de manœuvre pour attendre les retardataires qui courent dans l’escalier ?
L. M. : Elle est très faible. Il faut savoir que chaque retard se répercute sur les métros suivants. En revanche, le dimanche et le soir, vu que l’espacement entre les rames est plus grand, les chauffeurs attendent davantage. Aux heures de pointes : pas la peine d’y penser.
Q. L. : En tant que directeur du syndicat qui représente les quelques 320 opérateurs du métro de Montréal, avez-vous un message à passer aux usagers ?
L. M. : Oui : ne pas prendre les opérateurs pour des robots, ce sont des humains. Il se peut même, si vous demandez avec le sourire, qu’ils vous ouvrent la porte de leur cabine pour observer.
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