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    Equus, le mors aux dents

    le 5 mai 2008 | 684 visites | 4.65 / 5 | 0 commentaire(s)

    Equus, de Peter Shaffer, traduction et adaptation de Daniel Roussel et Guy Nadon, mise en scène de Daniel Roussel. Au Théâtre Jean-Duceppe, jusqu’au 31 mai 2008.

    La dualité est un ressort théâtral inépuisable, un moteur de tension qui se décline à l’infini sur tous les registres. Il est donc intéressant d’observer l’usage qu’en fait un auteur dramatique jumeau d’un autre auteur dramatique ! Equus, écrit par Peter Shaffer (frère d’Anthony Shaffer), oppose deux mondes : l’univers cartésien et rassurant d’un psychiatre, et les pulsions primales d’un adolescent en perte de repères. C’est de la confrontation de ces deux personnages à la charnière de leurs vies respectives que jaillira le doute, l’aveu, les larmes et la vérité. Mais une vérité sombrement humaine, c’est-à-dire animale.

    Né à Liverpool, Peter Shaffer a su s’imposer comme l’un des grands noms du théâtre bien au-delà de l’Angleterre, puisque la plupart de ses œuvres ont été jouées avec succès aux États-Unis et ailleurs. Écrit en 1973, Equus est de ces pièces qui ne vieillissent pas, ancrées sur l’intemporelle errance des cerveaux humains soumis à la passion. Salué par de nombreux prix des deux côtés de l’Atlantique, elle a fait l’objet d’une première adaptation au TNM en 1975, puis d’une version cinématographique dirigée par Sidney Lumet en 1977. Encore dernièrement, l’œuvre tenait l’affiche à Londres avec nul autre que Daniel Radcliffe – monsieur Harry Potter – dans le rôle du jeune criminel.

    La pièce a fait l’objet d’une nouvelle version, signée par le metteur en scène Daniel Roussel et Guy Nadon, ce dernier tenant le rôle du docteur Dysart. Pour son retour chez Duceppe après 21 ans d’absence, Nadon n’est rien de moins que l’égal de lui-même, c’est-à-dire l’un des plus grands comédiens du théâtre d’ici. Avec une économie de moyens très étudiée, il habite son personnage dans son drame intime et jusque dans ses excès burlesques. Au chapitre du talent, Equus compte aussi une révélation : le jeune Éric Bruneau, qui endosse avec beaucoup de justesse le difficile personnage d’Alan Strang.

    Le large plateau du Théâtre Jean-Duceppe est occupé par un dispositif lisse et rectiligne, composé d’un mur de miroirs sans tain qui tantôt reflètent l’avant-scène, tantôt laissent transparaître ce qui se trouve derrière. La froideur rigoureuse du décor semble vouloir faire barrage à l’animalité menaçante.

    Un garçon d’écurie crève les yeux des six chevaux dont il s’occupe, geste aussi incompréhensible que violent. À l’instar d’une enquête policière dont le flic serait psychiatre, l’intrigue lève lentement le voile sur les racines du crime. Nous entrons du même coup dans un passionnant questionnement sur la normalité, la morale, mais aussi sur la spiritualité et la sexualité dans sa forme mystifiée.

    Loin d’être anecdotique, cette enquête à saveur psychanalytique nous révèle une humanité complexe par le biais d’une écriture rigoureuse et d’une mise en scène retenue. On rechignera peut-être sur quelques symboles trop appuyés, comme cette créature hippocéphale que chaque spectateur aurait dû pouvoir imaginer à sa guise. En revanche, Daniel Roussel a choisi de tenir en retrait la dimension de « symbolisme gay » qui avait marqué les esprits lors de la création londonienne, pour mettre l’accent sur le face à face ravageur entre le thérapeute et son singulier patient.

    Mais il ne s’agit pas de choisir entre l’éducation et l’instinct, ni entre la morale et la liberté, car, comme le confie Guy Nadon, « je peux être aussi désespérément lucide que le docteur Dysart et aussi déraisonnablement passionné que le garçon. Et reconnaître en chacun d’eux une part de [mon] humanité ».

    Mots-clés : montréal et Arts

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