Cet article de Hélène Mayrand est gracieusement offert par Agence de Presse Étudiante Mondiale (APEM). La version originale a été publiée à cet endroit.
Avant de soigner un malade, un médicament doit d’abord être inventé, fabriqué, distribué, prescrit et vendu. À chacune de ces étapes, des problèmes s’empilent pour les pays en développement, rendant pénible l’accès aux médicaments, et surtout la solution très complexe.
Les maladies infectieuses qui affectent principalement les pays en développement tuent des millions de personnes chaque année : deux millions de la tuberculose, un million de la malaria, deux millions du sida. Alors qu’elles ont déjà été combattues et contrôlées dans les pays développés, elles ravagent et appauvrissent l’Afrique sub-saharienne. Par exemple, au Zimbabwe, l’espérance de vie est de 35 ans, soit coupée de plus de 20 ans par la pandémie du sida. Afin de lutter contre ces maladies, il faut trouver un vaccin ou du moins des médicaments efficaces. Cependant, pour l’industrie pharmaceutique, l’Afrique ne constitue pas nécessairement un marché lucratif…
La recherche pharmaceutique
Nous savons que ce sont dans les pays développés que se trouvent les industries pharmaceutiques possédant les sciences et la technologie nécessaires pour s’attaquer aux problèmes qui dévastent les pays pauvres. Il est facile d’espérer que celles-ci mobilisent leurs efforts en recherche et développement (R&D) pour les besoins humanitaires, mais leur calcul de rentabilité leur indique autrement. En effet, comme l’Afrique représente seulement 1 % du marché pharmaceutique, les incitatifs à investir pour développer de nouveaux médicaments pour les maladies tropicales sont presque insignifiants. De plus, les firmes pharmaceutiques savent que les clients potentiels des maladies touchant spécifiquement les pays africains sont pauvres. Résultat : le revenu espéré est insuffisant pour qu’ils y mettent les investissements nécessaires. Ce ne sont pas non plus des centaines de prêts de la Banque mondiale aux pays en développement qui parviendront à produit un vaccin contre la tuberculose, le paludisme ou le sida. Bref, la racine du problème est que le marché pour ces maladies est pauvre, et les investisseurs privés doutent que des recherches vont être rentables.
Selon Habiba Djebarri, professeure au département d’économique de l’Université Laval, « il ne faut pas seulement attendre que les firmes pharmaceutiques trouvent tous les médicaments, il faut leur donner les incitatifs pour en développer spécifiquement pour ces maladies. » On a déjà essayé d’encourager la recherche pour les maladies tropicales sous forme de bourses de recherche, mais cette méthode a échoué et l’argent s’est perdu. Selon Mme Djebarri, il faut maintenant essayer de changer de tactique et bien allouer le budget de façon à obtenir un résultat qui sauvera des vies.
Une méthode actuellement en projet pilote est celle des garanties de marché (Advance Market Commitments). L’idée est que des donneurs (principalement des pays développés ou des dons de charité) fassent le lien entre les pays pauvres et les compagnies pharmaceutiques en promettant une somme pour l’achat futur de vaccins, en espérant que cela poussera ces dernières à les produire. La communauté internationale offrira donc un gros lot pour celui qui découvrira le vaccin souhaité. Un projet pilote lancé en 2007, parmi les pays du G7 (dont le Canada), promet une somme de 1,5 milliards pour celui qui mettra au point des vaccins contre le pneumocoque. Selon ce système innovateur de récompense, on espère offrir les incitatifs nécessaires pour encourager la concurrence et l’investissement privé en faveur de la recherche et développement. Mme Djebarri laisse à l’avenir le soin de nous dire si les garanties de marché s’avéreront réellement un mécanisme puissant qui permettra le développement de vaccins contre les maladies qui touchent les pays les plus pauvres.
Du côté de l’OMC
L’OMC a elle aussi sont rôle à jouer quant aux brevets, accordés pour respecter les droits de la propriété intellectuelle, qui font hausser les coûts des médicaments. Il faut aussi améliorer l’accès aux médicaments déjà développés. Dans la foulée des négociations de l’OMC, dont la déclaration de Doha en 2001, des versions génériques devaient être plus accessibles aux millions de malades pour qui le prix des médicaments est inabordable. Mais encore aujourd’hui, les pays pauvres n’ont pas accès facilement aux génériques. Sous les brevets, ceux-ci sont trop dispendieux pour la majorité des gens infectés par le virus, car les brevets confèrent à leur titulaire une exclusivité d’exploitation de 20 ans. Avec le monopole que cet accord reconnaît aux nouveaux médicaments, les compagnies pharmaceutiques fixent un prix de vente qui inclut un profit supplémentaire pour rembourser leur R&D.
Une Décision, prise par l’OMC en 2003, permet maintenant aux pays d’importer plus facilement des produits génériques meilleur marché fabriqués dans le cadre de licences obligatoires s’ils ne sont pas en mesure de fabriquer eux-mêmes les médicaments. Le gouvernement canadien a été un des premiers pays à répondre à la Décision de l’OMC avec son programme d’aide, le Régime canadien d’accès aux médicaments (RCAM), qui permet aux pays en développement de demander une licence pour importer des médicaments sans payer les coûts du brevet, c’est-à-dire d’importer légalement des génériques. À ce jour, le Canada est même le seul pays à avoir mené à terme le processus en accordant au Rwanda une licence obligatoire comme le prévoyait les dispositions de l’OMC convenues en 2003. Le générique TriAvir, médicament de trithérapie contre le sida, est donc fabriqué et sera exporté prochainement au Rwanda, lequel n’a pas la capacité de fabriquer le générique lui-même. Autrement, c’est-à-dire sans cette licence, le Rwanda aurait dû acheter la version brevetée pour être conforme aux droits de propriété intellectuelle. Selon la compagnie canadienne qui produit le TriAvir, Apotex, le caplet générique coûte 40 cents alors que celui de breveté peut valoir jusqu’à vingt dollars.
L’implémentation de la Décision de l’OMC est un progrès, mais ne sera probablement pas suffisante pour résoudre le problème. Certaines critiques sont formulées à l’égard de la difficulté et de la complexité de la procédure administrative pour profiter du programme canadien, si bien qu’il en devient presque dénué de sens. Si après cinq ans cette Décision n’a aidé qu’un pays à importer une quantité limitée et, qui plus est, sous une durée limitée, d’un médicament précis, on peut déduire qu’elle n’a pas révolutionné l’accès aux médicaments. Même si la licence obligatoire est un nouvel instrument intéressant, ses maigres résultats laissent présager que la communauté internationale devra allouer des efforts supplémentaires pour assister les pays en développement dans leur lutte contre le VIH/sida, la tuberculose, le paludisme et autres maladies.
Et les médicaments de la rue…
On constate donc que le problème est loin d’être résolu et on peut ajouter à cette liste d’obstacles la création d’un marché noir des médicaments. Selon Habiba Djebarri, la sur-régulation des produits pharmaceutiques dans plusieurs pays africains, contrôlés par des licences d’importation, crée un problème de monopole. Elle explique que s’il y a pénurie de l’offre, un marché noir se crée : ce qu’on appelle les médicaments de la rue sont vendus illégalement sans avis médicaux, souvent périmés ou mal utilisés. Dans le cas des médicaments, c’est jouer avec la vie et la santé des gens (déjà malades) puisqu’ils ne savent plus ce qu’ils achètent et cela n’a pour conséquence que d’aggraver les problèmes de santé publique.
Le problème de l’accès aux médicaments n’est donc pas simple. D’un côté, il s’avère peu rentable pour les compagnies pharmaceutiques de développer de nouveaux médicaments à l’intention des pays pauvres. De l’autre, les médicaments déjà existants coûtent trop chers pour ces pays et demeurent inabordables, sans compter les troubles causés par les marchés noirs. Un problème d’argent ne se réglant pas qu’avec de bonnes intentions, les pistes de solutions proposées par les différentes politiques internationales et gouvernementales misent donc sur des incitatifs économiques, telles les garanties de marché. Le manque d’accès aux médicaments ne se règlera pas de si tôt, même si quelques efforts sont faits, l’argent en jeu revenant toujours au cœur de la question. À quand la fin de cette impasse ? Lorsque les fonds monétaires deviendront illimités ou quand il n’y aura tout simplement plus de maladies à guérir… On peut attendre longtemps !
/BOUCLE_video>Le problème de la santé est avant tout une question d’hygiène. La dissolution du lien social, partout dans le monde, fragilise la santé, c’une manière ou d’une autre. Prendre le problème par l’accès au médicament conduit effectivement à une impasse. La médecine, elle aussi rongée par le mythe scientifique et l’économie libérale ne peut pas grand chose. Le problème est politique : pour le moment, on sombre dans le sordide d’une fin de civilisation...jusqu’au moment sans doute pas si lointain où les "épargnés" ne le seront plus.

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