lundi, mars 30, 2015
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Fi?rement n? pour un petit pain

LOUIS PR?FONTAINE ?S?il y avait une seule expression qui pouvait r?sumer l?ampleur de l?anglomanie et du d?ni de soi qui s?vissent dans la sph?re publique depuis quelques ann?es, ce serait celle-ci. La peur, visc?rale, atavique, d??tre ? n? pour un petit pain ? teinte le discours de tous ceux qui s?opposent ? toute mesure susceptible de mettre un terme au recul de notre langue nationale.

Que ce soit pour s?opposer ? la francisation de nos institutions publiques d??ducation sup?rieure, de nos garderies subventionn?es, ou autres, les ennemis du fran?ais tiennent toujours sensiblement le m?me discours : ? L?anglais ouvre les portes de l?international et c?est la clef de la r?ussite. ? Invariablement, quand on pousse ces gens dans leurs derniers retranchements en leur rappelant leur responsabilit? historique face ? leur patrie, ils l?vent les yeux vers le ciel par d?pit et rappellent qu?ils ne sont pas ? n?s pour un petit pain ?. Bref, ils veulent faire du cash, du gros cash.

Pourtant, qu?y a-t-il de mal ? ?tre ? n? pour un petit pain ? ? Le petit pain, c?est celui du boulanger. C?est celui de l?artisan qui se l?ve de bonne heure le matin et qui p?trit la p?te de ses mains. C?est celui qui ach?te son grain chez le fermier voisin. C?est celui qui conna?t le nom de ses clients. Celui qui vit une vie honn?te, ni riche, ni pauvre, mais pleine. Une vie enracin?e.

On dit parfois d?un homme qu?il a besoin ? la fois de racines et d?ailes. Depuis des d?cennies, on s?applique ? d?truire ces racines. On a d?abord tu? Dieu et d?sert? Ses magnifiques ?glises, Ses cath?drales qui faisaient notre fiert? et qui nous distinguaient sur ce continent. Puis, quand Dieu fut mort et enterr?, on a tu? notre histoire, nos h?ros, ces grands d?couvreurs, ces grands b?tisseurs de notre pays. Enfin, on s?est appliqu? ? d?truire ce qui restait de notre langue. On se suicide d?une mani?re tellement syst?matique qu?il est devenu controvers? simplement de consid?rer qu?il y a un ? nous ? et un ? eux ?. Ce qui ?tait normal dans l?histoire humaine depuis des mill?naires devient aujourd?hui superflu. Nous ne sommes plus que des humains d?racin?s, cherchant ? accumuler des richesses factices en attendant que nos enfants nous placent dans des centres de vieux o? nous mourrons dans l?indiff?rence la plus totale.

Or, nous ne survivrons pas ? tout l?argent accumul? du monde. Quand on met la r?ussite individuelle sur un pi?destal, quand on consid?re comme normal de se faire violence en s?imposant une langue ?trang?re et de vivre une vie n?ayant comme finalit? que d??tre en comp?tition avec un Asiatique de l?autre bout du monde, on vit une vie vide et destin?e ? l??chec. L?argent, plut?t que de constituer un OUTIL permettant d?acheter des biens permettant de vivre une vie digne, devient l?objectif. Et cet objectif est mortel.

? l?inverse, si on s?enracine, si on vit dans le local, si on refuse cette mondialisation d?j? en phase terminale (le pic p?trolier ach?vera de la d?truire), si on est ? n? pour un petit pain ?, on peut atteindre quelque chose que tout l?argent salement gagn? du monde ne pourra jamais obtenir : le sens. ? d?faut d?avoir l?accumulation de capital d?une vie pass?e ? courir et ? se lamenter sur le manque de temps, on obtient la seule vraie libert? : celle d?avoir v?cu avec honn?tet?, mais, surtout, d?avoir v?cu en homme libre, un homme auquel on n?a pu rien imposer qu?il n?ait pas lui-m?me choisi.

Lanza del Vasto, un disciple de Gandhi, disait :

? Pour que le travail m?me, et non le paiement seul profite ? l?homme, il faut que ce soit un travail humain, un travail o? l?homme entier soit engag? : son corps, son c?ur, son intellect, son go?t.

L?artisan qui fa?onne un objet, le polit, le d?core, le vend, l?approprie aux d?sirs de celui ? qui il le destine, accomplit un travail humain. Le paysan, qui donne vie aux champs et fait prosp?rer le b?tail par une ?uvre accord?e aux saisons, m?ne ? bien une t?che d?homme libre.

Tandis que l?ouvrier encha?n? au travail ? la cha?ne, qui de seconde en seconde r?p?te le m?me geste ? la vitesse dict?e par la machine, s??miette en un travail sans but pour lui, sans fin, sans go?t ni sens. Le temps qu?il y passe est temps perdu, vendu ; il vend non son ?uvre, mais le temps de sa vie. Il vend ce qu?un homme libre ne vend pas : sa vie. C?est un esclave. ?

L?ouvrier de del Vasto n?est pas seulement encha?n? ? une machine physique, mais c?est ?galement le travailleur intellectuel moderne, qui produit des biens en s?rie pour quelqu?un d?autre. Quelle diff?rence, en fin de compte, entre le travailleur pla?ant les m?mes pi?ces de m?tal sur les m?mes socles pendant huit heures, et celui qui travaille dans une langue ?trang?re ? faire le m?me travail abrutissant avec sa t?te ?

?tre ? n? pour un petit pain ?, c?est rejeter les mirages de l?enrichissement personnel et de l?abrutissement au service d?autrui comme finalit?. C?est faire de sa vie non pas un t?moignage de la vacuit? de celle-ci, mais plut?t une c?l?bration de son caract?re ?ternel, alors que la vie riche et pleine de sens, enracin?e, est f?conde de milliers d?autres pendant que celle, mondialis?e et anglicis?e, ne peut rien produire d?autre qu?un d?sert o? plus rien ne poussera.

?tre ? n? pour un petit pain ?, c?est affirmer ? la face du monde, de ses tyrans et de ceux qui croient que tout s?ach?te, qu?il y a certaines choses qui ne se vendent pas, qu?ils y a ici des hommes et des femmes qui valent davantage que tout ce qu?ils ont ? offrir. C?est planter un drapeau et d?clarer ? l?humanit? qu?ici vit un peuple libre, sur une terre libre, que ce peuple vit dans sa langue, selon ses valeurs, et que ces conditions ne sont pas monnayables ou n?gociables.

Je suis n? pour un petit pain et j?en suis fier.

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Un commentaire

  1. avatar

    (Y)

    Enfin passer de l’avoir à l’être ou y revenir.

    Du bon pain ce texte. ;-)

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