mercredi, mai 27, 2015
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Infid?lit? d?lib?r

Petit ? petit, je me d?fais de mes r?flexes conditionn?s.

Sc?ne de la vie ordinaire? moment donn?, j’ai voulu juste d?lester mon
portefeuille. Au fil du temps, il ?tait devenu une petite chose bomb?e et
lourde, et ses nombreux compartiments d?gueulaient de rectangles de plastique
color?s. M?me si je d?consomme au maximum ? peut-?tre pas encore aussi
radicalement que nos amis Grecs, Portugais et Espagnols, mais je sens que ce
n’est l? qu’une sorte de contretemps historique ? j’avais encore la poche
gonfl?e de ces cartes qui te promettent immanquablement quelques bonnes
affaires, voire, carr?ment, du pouvoir d’achat
en ?change de ta constance ? toujours aller d?penser le fric que tu n’as pas
dans les m?mes bouges qui te fourguent ce dont tu n’as pas besoin.

 

Voil? qui ?tait assez contrariant.

Que faire de cette accumulation encombrante??

Comment rationaliser le flux consum?riste??

Dans un premier temps, j’ai d?mat?rialis?.

C’est un truc tr?s contemporain que de d?mat?rialiser. On transforme petit ?
petit notre environnement en des s?quences ordonn?es de 0 et de 1. Tr?s
propres, tr?s moderne. On d?mat?rialise les ?changes, les livres, la paperasse,
les photos, les souvenirs, l’argent, les amis… pourquoi ne pas d?mat?rialiser
l’invasion plastique de mes cartes de fid?lit??? Je t?l?charge donc une
application d?di?e et voil? tous mes assistants de transaction transform?s en
petits codes barre.

Voil? qui est bien pratique.

J’arrive ? la caisse, je farfouille mon interface digitalement sensible, je
sors le bon code-barre de la bonne enseigne et je pr?sente l’?cran au scanner.
C’est tellement beau qu’on croirait un film de science-fiction?! Sauf que
c’est la vraie vie, et que dans la vraie vie, la technologie, c’est plut?t
l’effet?Bonaldi.

?a a commenc? avec la carte Carrefour. Non content de produire une
application d?di?e qui bouffe plein d’espace disque du t?l?phone ? parce que
l’espace qu’on gagne dans les poches, on le perd dans les m?moires virtuelles ?
Carrefour a aussi d?mat?rialis? les bons de r?duction que l’on accumule ? force
de pr?senter son code-barre en caisse, pour prouver qu’on est un bon
client.??Accumuler, n’est-ce pas l? l’essence du capitalisme??
N’est-ce pas terriblement fair-play que d’ouvrir les pl?b?iens aux joies de
l’accumulation??

Sauf que, pour obtenir l’acc?s au bon de r?duction d?mat?rialis?, il faut
rentrer un code. Et que pour avoir le code, il faut appeler une foutue
plate-forme t?l?phonique o? l’on se tape des plombes de disque-robot tout
pourri et, bien s?r, surtax?, avant de tomber sur une op?ratrice d?localis?e
dans un quelconque paradis pour le fric et enfer pour les gens. Voil? qui
relativise brusquement l’aspect pratique de la chose. Sans compter que
l’op?ratrice m’accuse de n’?tre pas le titulaire de la carte, lequel devra donc
rappeler le disque surtax? en esp?rant parvenir ? convaincre quelqu’un de lui
fournir le foutu code.

L?, j’ai commenc? ? douter salement des bienfaits de la modernit?
mat?rialiste d?mat?rialis?e et je me suis souvenue que tout ce merdier, c’?tait
quand m?me essentiellement pour tracer mes habitudes de consommation, les
archiver, les diss?quer, les vendre et les revendre ? des tas de compagnies
assez d?mat?rialis?es, elles aussi ? surtout en droits sociaux ? qui vont me
pourrir la vie ? me d?marcher au t?l?phone pour des v?randas au P?le Nord et
que le bon d’achat est finalement un bien maigre d?dommagement pour tous ces
d?sagr?ments.

J’ai donc d?sinstall? l’appli Carrefour et lib?r? ainsi bien plus que de
l’espace disque.

Chez D?cathlon, c’est un peu pareil. Ils ont lanc? une jolie application
mobile qui a d?mat?rialis? tout le programme de fid?lit? et quelques
caissi?res, aussi, en passant. Sauf que leurs scanners sont du genre ? ne pas
vouloir scanner les ?crans de portable. C’est parfois tellement tonifiant, le
progr?s, surtout quand on s’escrime seule devant un ?cran vaguement tactile ?
rentrer ? la main un foutu bon d’achat de 23 chiffres dans une interface
manifestement pas pr?vue pour ?a?! Et c’est tellement mieux quand ?a tombe
un samedi et qu’il y a toute l’?quipe de rugby du coin derri?re moi qui se
racle la gorge et se contracte les scrotums en attendant son tour. Sans compter
la temp?rature purement apocalyptique des grandes surfaces en t?le ondul?e
surchauff?es l’hiver et congel?es l’?t? avec une amplitude ? mettre ? genou au
moins trois centrales nucl?aires.

Le moment est juste arriv? o? je me suis vue, d?goulinante et hyst?rique,
tapotant fr?n?tiquement un ?cran manifestement hostile devant une foule
grognante et ? bout de patience.

Path?tique.

J’ai juste laiss? tomber?: la caisse, les trucs dont je n’avais pas
tellement besoin, dans le fond, en fait, le bon de r?duction qui commen?ait ?
bien me co?ter, ne serait-ce qu’en estime de soi, et puis tout le reste
avec.

J’ai d?sinstall? l’appli D?cathlon.

J’ai regard? ce qui encombrait la m?moire du t?l?phone et mon temps de
cerveau disponible et j’ai tout benn?.

Absolument tout.

Parce que franchement, ?a commence ? bien faire toutes ces
conneries?!

L’id?e m?me que l’on me donne de l’argent pour que je fasse mes courses
aurait d? me faire tiquer depuis longtemps. Mais voil?, l’univers du coupon, de
la r?duction, de la bonne affaire, de la promo ?clair et de la carte de
fid?lit? nous pousse sans cesse ? la faute financi?re tout en nous faisant
croire qu’on est quand m?me vachement rus?s de leur soutirer toutes ces miettes
d’argent qui ne leur co?te probablement pas grand-chose de plus qu’un tour de
table humiliant suppl?mentaire pour pressurer les fournisseurs ou un appel
d’offre encore plus radin pour inciter les sous-traitants ? toujours plus
maltraiter ceux qui fabriquent comme des esclaves des tas d’objets merdiques
dont nous n’avons, en r?alit?, absolument pas besoin.

En fait, je vais travailler ma fid?lit? toute seule, comme une grande et
comme une antiquit? pr?moderne. Je vais continuer ? aller chez ?milie, la
mara?ch?re de Maulich?re, avec ses petits l?gumes qu’elle sort elle-m?me de la
terre ocre de Gascogne. On va se raconter des histoires du coin, parler du
temps qu’il fait, s’?changer deux recettes et se saluer d’un sourire en
attendant la semaine prochaine.

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