jeudi, juillet 30, 2015
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LA SORDIDE BATAILLE POUR LA SOI-DISANT D?MOCRATIE

LA SORDIDE BATAILLE POUR LA SOI-DISANT D?MOCRATIE

Des Syriens transportent un bureau hors d’une ?cole dans le
quartier de Saif al-Dawla ? Alep (Photo : Ghaith Abdul-Ahad)
La ru?e sur les butins de guerre ?gare les rebelles syriens.?Ce n’est pas le gouvernement qui a tu? le chef rebelle syrien Abou Djamel. Ce fut la bagarre pour son butin. Le motif de son meurtre repose dans un grand entrep?t d’Alep, que son unit? avait saisi une semaine auparavant. Ce b?timent ?tait rempli d’acier lamin?, saisi par les combattants comme butin de guerre.

Mais des disputes se sont d?velopp?es pour savoir qui prendrait la plus grosse part du butin et s’est ensuivie une querelle de chefs, avec menaces et contre-menaces les jours suivants.

Abou Djamel a surv?cu ? [premi?re] une tentative d’assassinat apr?s avoir essuy? des tirs contre sa voiture. Quelques jours plus tard, ses ennemis l’ont de nouveau attaqu?, et cette fois-ci ils ont r?ussi. Son corps cribl? de balles a ?t? d?couvert, menott?, dans une ruelle de la ville d’al-Bab.

Le Capitaine Hussam, du conseil militaire d’Alep, a d?clar? : ? S’il ?tait mort en combattant, j’aurais dit que c’?tait une belle fin, c’?tait un rebelle et un moudjahid et c’?tait ce ? quoi il s’?tait pr?par?. Mais se faire tuer pour une histoire de butin est un d?sastre pour la r?volution.

? C’est tr?s triste. Il n’y a pas un ?tablissement ou un entrep?t du gouvernement qui tienne encore debout ? Alep. Tout a ?t? pill?. Il ne reste rien. ?

Les v?hicules et les armes du gouvernement qui ont ?t? saisis ont ?t? cruciaux pour les rebelles depuis le d?but du conflit, mais selon Hassam, ainsi que d’autres chefs et combattants interview?s par le?Guardian?durant une quinzaine de jours dans le nord de la Syrie, une nouvelle phase a ?t? atteinte dans cette guerre. Le pillage est devenu une fa?on de vivre.

? Les butins ? sont devenus la principale motivation pour beaucoup d’unit?s alors que les chefs des bataillons cherchent ? accro?tre leur pouvoir.

Selon Abou Isma?l, un jeune lieutenant issu d’une famille ais?e et qui dirigeait une entreprise prosp?re avant de rejoindre le combat contre Bachar al-Assad, ce probl?me est particuli?rement prononc? ? Alep.

Un grand nombre des bataillons qui sont entr?s dans cette ville au cours de l’?t? dernier provenaient des campagnes, dit-il. C’?taient de pauvres paysans qui v?hiculaient des si?cles de rancune envers les riches habitants d’Alep.

Il y avait ?galement un sentiment persistant que cette ville – o? les entreprises avaient exploit? pendant des d?cennies la main d’?uvre bon march? des paysans – ne s’?tait pas soulev?e assez vite contre les Assad. ? Les rebelles voulaient se venger des habitants d’Alep parce qu’ils avaient le sentiment que nous les avions trahis, mais ils ont oubli? que la plupart des habitants d’Alep sont des marchants et des commer?ants et qu’ils auraient pay? pour se d?barrasser de leurs probl?mes ?, a dit Abou Isma?l. ? Alors m?me que le reste de la Syrie ?tait prise dans la r?volution, les Alepiens disaient, ‘pourquoi devrions-nous d?truire nos entreprises et gaspiller notre argent’ ? ?

Lorsque les rebelles sont entr?s dans la ville et ont commenc? ? piller les usines, une source d’argent s’est tarie.

? Pendant le premier mois et demi, les rebelles ?taient vraiment un groupe r?volutionnaire uni ?, a dit Abou Isma?l. ? Mais maintenant c’est diff?rent. Il y a ceux qui ne sont l? que pour piller et faire de l’argent et les quelques-autres qui combattent encore ?. L’unit? d’Abou Isma?l s’est-elle livr? au pillage ? ? Bien s?r. Comment croyez-vous que nous nourrissons les hommes ? O? pensez-vous que nous obtenons, par exemple, tout notre sucre et notre pain ?

Dans l’?conomie d?sordonn?e de la guerre, tout est devenu une marchandise. Par exemple, l’unit? d’Abou Isma?l a mis la main sur les r?serves de gazole d’un complexe scolaire, et chaque jour son unit? ?change quelques jerricans du pr?cieux liquide contre du pain. Parce que son bataillon a des r?serves de nourriture et de carburant, il est plus attrayant que d’autres dans le secteur. Les chefs qui sont incapables de nourrir leurs hommes ont tendance ? les perdre ; ceux-ci d?sertent et rejoignent d’autres groupes.

Les munitions sont tout aussi importantes. Lorsque les installations et les entrep?ts militaires sont pill?s, le bataillon qui met la main sur les munitions cro?t en cannibalisant les plus petites unit?s moins bien ?quip?es qui n’ont pas de munitions ? donner [? leurs combattants].

Dans un appartement sombre du quartier de Salahuddin, ? Alep, nous ?tions assis avec un groupe de chefs qui discutaient de la formation d’une nouvelle brigade qui rassemblerait leurs divers bataillons. Tr?s vite, le sujet s’est d?plac? vers le pillage.

L’un des chefs pr?sents avait men? une op?ration dans le quartier d’Alep ? pr?dominance kurde d’Ashrafiya, mais selon plusieurs combattants qui se trouvaient l? l’action a ?chou? lorsque l’arm?e a contre-attaqu? parce que les unit?s rebelles de soutien qui ?taient cens?es renforcer le front ont, ? la place, tourn? leur attention sur le pillage.

? Je veux savoir exactement ce que vous avez pris ce jour-l? ?, a dit le chef d’une petite unit? ? celui qui a dirig? l’assaut. Le commandant a ouvert un carnet pour ?crire, tandis qu’un autre homme tenait une lampe torche au-dessus de sa t?te. ? Tant que les uns combattent pendant que les autres sont occup?s ? piller, nous ne pouvons pas avancer ?, a-t-il dit. ? Le butin doit ?tre divis? en parts ?gales ?.

Le chef a commenc? ? ?tablir la liste des voitures de luxe et des armes que son unit? a trouv?es et prises, tandis que l’autre commandant les inscrivait dans le carnet. Certaines de ces voitures seraient revendues ? leurs propri?taires – ? condition qu’ils versent une ran?on ?lev?e.

Sponsors ext?rieurs

La guerre ? Alep est non seulement financ?e par ce que les diverses unit?s parviennent ? s’approprier, mais ?galement par le financement qu’ils peuvent s’attirer de la part de sponsors ext?rieurs ? la Syrie, un facteur qui a ?galement contribu? ? la myriades d’unit?s qui se sont form?es et reform?es, lesquelles contr?lent toutes les fiefs dans la ville. Tout cela a aliment? les rivalit?s et les all?geances toujours changeantes, des facteurs qui ont sap? la lutte pour vaincre les forces du pr?sident syrien.

Les unit?s combattantes existent souvent uniquement gr?ce ? leurs sponsors. Si un sponsor perd int?r?t, le bataillon est dissout et les hommes en rejoignent un autre, mieux financ?. Les bataillons portent souvent les noms de personnages arabes ou ottomans historiques afin de contribuer ? attirer l’argent des royaumes du Golfe et de la Turquie.

Un vendredi apr?s-midi apr?s les pri?res, un groupe form? des chefs les plus importants, combattant dans Alep, 32 en tout, se sont r?unis dans une partie d’une ancienne enceinte tentaculaire du gouvernement, un b?timent dont les sols en marbre ?taient autrefois reluisants et qui sont ? pr?sent couverts de flaques d’eau, les murs noircis par la suie. Assis sur des si?ges de cuir autour d’une table basse, beaucoup de ces hommes portaient les stigmates de deux ann?es de combat – des yeux crev?s, des bras estropi?s et des jambes raides. Cette r?union ?tait pr?sid?e par Abdelkader al-Saleh, un chef de la brigade Tawheed, l’un des plus gros bataillons rebelles et mieux ?quip?s en Syrie.

En t?te de l’ordre du jour, les hommes, dont un grand nombre avait chang? de bataillon depuis leur derni?re r?union dans ce jeu incessant de chaises musicales de la r?volution syrienne, devait se pr?senter ? nouveau.

Un?who’s who?de la r?volution s’est ensuivi, chaque chef donnant son nom et celui de son unit?. Certains bataillons ?taient ?normes, compos?s de centaines d’hommes, de pi?ces d’artillerie et de chars. D’autres ?taient compos?s de moins de 50 combattants.

? Hadji, je croyais que tu ?tais avec la brigade Halab al-Shaba’a ?, dit Marea ? l’un des hommes. ? Non, nous nous sommes r?form?s. Nous sommes un nouveau bataillon ?, a r?pondu l’autre.

? Mes fr?res, nous sommes face ? grave situation ?, a dit Abdul-Jabbar Akidi, un colonel qui a fait d?fection et qui dirige le conseil militaire d’Alep. Cr?? pour canaliser les approvisionnements aux rebelles, ce conseil ?tait cens? ?tre la structure de commandement englobante de l’Arm?e Syrienne Libre ? Alep. A la place, il est devenu une faction suppl?mentaire parmi toutes celles en comp?tition pour l’influence.

? La bataille a stagn? ici ?, dit-il. ? Il n’y a eu aucun v?ritable progr?s sur les fronts et cela a affect? nos m?c?nes, qui ne nous ont pas envoy? de munitions. ? M?me les gens en ont marre de nous. Nous ?tions les lib?rateurs, mais maintenant ils nous d?noncent et manifestent contre nous. Nous devons nous unir et cr?er un centre d’op?rations pour tous les bataillons ?.

Cependant, la conversation a tr?s vite pris une tournure famili?re, se d?pla?ant vers les plaintes ? propos des unit?s qui gardent l’?quipement pour elles-m?mes.

Un chef de petite taille, ras? de frais, en veste de cuir, a pris la parole : ? Le probl?me est que certains bataillons ont de l’artillerie et des chars et ils les gardent pour eux-m?mes et ne participent pas aux attaques. Apportez-moi les pi?ces qui ont ?t? saisies ? la base de la 46?me brigade [une unit? du gouvernement] et je prendrai les b?timents de la police secr?te ? Alep sans devoir envoyer mes hommes se faire massacrer face aux snipers du gouvernement ?.

La deuxi?me ligne de l’ordre du jour concernait la cr?ation d’une force de police r?volutionnaire.

Alors que la r?volution ? Alep stagnait et que les commandants rebelles s’installaient pour diriger leurs ? quartiers ? lib?r?s, chaque bataillon avait commenc? ? former son propre service de s?curit? r?volutionnaire, ou Amn al-Thawra, assignant des hommes aux checkpoints et d?tenant des gens, ce qui avait conduit ? un pic dans les kidnappings.

Les commandants ont avanc? des propositions sur la mani?re dont ils pouvaient cr?er une force de s?curit? unique et disciplin?e.

Un ancien colonel, en costume brun et portant moustache, commen?a ? lire ce qui ressemblait ? un manifeste du parti Baas : ? J’appelle ? la formation d’un bureau secret du service de la s?curit? militaire r?volutionnaire ?, dit-il.

Beaucoup d’hommes dans la pi?ce avaient ?t? d?tenus et tortur?s par les services de s?curit? d’Assad et se sont enfonc?s dans leur chaise tandis que le colonel parlait.

? Nous avons combattu contre le r?gime ? cause de ces forces secr?tes de s?curit? ?, a dit un homme avec un fort accent rural.

Un autre chef de bataillon, ? la voix douce et arborant un turban bleu bien net, prit la parole. ? J’appelle ? la formation d’une petite unit? constitu?e de nos fr?res, les ?tudiants en religion ?, a-t-il dit. ? Leur travail serait de conseiller les gens avant que l’on ait besoin d’utiliser la force ?.

Il a ajout? : ? Ils seront arm?s de leur sagesse et de leur enseignement religieux et ils devraient ?tre appel?s ‘comit? de d?cision pour la vertu et la pr?vention du vice’. Ce sera la premi?re ?tape pour pr?parer les gens ? une soci?t? islamique. ?

Sur ce, un jeune combattant s’est ?cri? de l’autre bout de la pi?ce : ? Le probl?me n’est pas avec les gens. Le probl?me est avec nous ! Nous avons des bataillons install?s dans des zones lib?r?es qui tiennent les checkpoints et qui d?tiennent des gens. Ils disent que telle personne est un?shabiha?[un milicien du gouvernement] et prennent sa voiture, ou que cet homme ?tait un Baasiste, et ils prennent sa maison.

? Ils sont devenus pires que le r?gime. Dites-moi pourquoi ces hommes se trouvent en ville, dans des zones lib?r?es, pourquoi ne combattent-ils pas sur la ligne de front ? ? Alors que la pi?ce ?tait envahie par la fum?e des cigarettes, les chefs se sont mis d’accord pour former une force de s?curit? unifi?e. Pourtant, des semaines plus tard, une telle force restait, pour l’essentiel, lettre morte.

Postes abandonn?s

Nous avons entendu beaucoup d’autres histoires de pillages durant notre s?jour ? Alep. Un pharmacien qui s’?tait port? volontaire comme m?decin dans l’un des h?pitaux de campagne rebelles a expliqu? pourquoi il ?tait ? court de p?nicilline.

Selon lui, les rebelles avaient pris l’entrep?t d’une importante soci?t? pharmaceutique et avaient ensuite revendu le stock ? leurs propri?taires, renvoyant tous les m?dicaments en territoire tenu par le gouvernement.

Il a ajout? : ? Je me suis rendu ? l’entrep?t pour leur dire qu’ils n’avaient aucun droit sur les m?dicaments et que ceux-ci devraient ?tre donn?s aux gens et non pas revendus. Ils m’ont d?tenu et ont dit qu’ils me briseraient les deux jambes si jamais je revenais ?.

Dans le quartier de Sa?f al-Dawla, un chef qui meublait un nouveau QG pour son bataillon nouvellement form? s’est rendu dans une enceinte scolaire avec quelques-uns de ses hommes. En fin d’apr?s-midi, un groupe de civils se tenait l?, debout, regardant les hommes ?cumer l’?cole. Des images d?chir?es et br?l?es d’Assad jonchaient le sol. Les bureaux et les chaises ?taient retourn?s et cass?s, et les fleurs en plastique et les projets des ?l?ves ?taient ?parpill?s.

Les hommes ont transport? quelques tables, sofas et chaises en dehors de l’?cole et les ont empil?s au coin de la rue. Des ordinateurs et des moniteurs ont suivi.

Un combattant a enregistr? le butin dans un gros carnet. ? Nous le gardons en s?curit? dans un entrep?t ?, dit-il.

Plus tard dans la semaine, j’ai vu les sofas et les ordinateurs de l’?cole bien install?s dans le nouvel appartement du chef.

Sur les lignes de front du quartier Ameriya, au sud d’Alep, nous avons rencontr? Abara et ses hommes.

Abara est jeune et petit, ? peine plus de vingt ans, avec les cheveux clairs et quelques taches de rousseur sur le visage. Il avait d?sert? l’arm?e un an auparavant. Nous nous ?tions rencontr?s une premi?re fois trois mois plus t?t lorsqu’il conduisait ses hommes dans les ruelles de Salahuddin, et beaucoup de ses combattants ont ?t? tu? ou estropi?s depuis.

Maintenant il ?tait assis avec les survivants sur un sol de b?ton froid dans un immeuble abandonn?, ? un p?t? de maisons des troupes gouvernementales. Entre les hommes se trouvaient une jarre d’olives vertes graisseuses, un sac de pain, une assiette d’huile d’olive et un peu de thym. ? C’est bien pire maintenant ?, dit Abara de la guerre. ? A pr?sent, les chefs cherchent du cuivre et du bl? au lieu de lib?rer la ville ?.

Il ajouta : ? Le probl?me lorsque les gens cessent de combattre est qu’apr?s avoir lib?r? une zone, ils ont besoin de ressources et de munitions et commencent donc ? piller les propri?t?s du gouvernement. Lorsqu’ils ont fini, ils se tournent vers le pillage d’autres propri?t?s et deviennent des voleurs ?.

L’espace physique qui le s?pare en ce moment de la ligne de front du gouvernement est constitu? d’une s?rie d’immeubles en ruines o? les snipers des deux camps tirent sur tout ce qui bouge, ou preqsue !

? Quand l’arm?e nous a attaqu?s la semaine derni?re, l’unit? qui se trouvait ici a abandonn? son poste et battu en retraite ?, a-t-il dit.

Maintenant, pour reconqu?rir le territoire perdu, il a dit qu’il devrait se battre maison apr?s maison. ? Pourquoi le ferais-je lorsque les autres pillent ? ?

Il a ajout? avec lassitude : ? Un jour, lorsque la guerre contre Bachar sera termin?e, une autre guerre commencera contre les pillards et les voleurs.

Traduction [JFG-QuestionsCritiques]
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