dimanche, mai 24, 2015
Accueil » T Y P E S » Articles » Le sel de la terre

Le sel de la terre

Et si nourrir les hommes (et les femmes, hein?!) ?tait le plus beau
m?tier du monde??

BucoliqueIl y a
bien longtemps que je ne passe plus par cette petite route, mais comme ils
viennent de regoudronner une autre portion de voirie et que mon v?lo a d?j?
crev? ce matin, je d?cide de tourner vers ces coteaux paysans qui abritent
jalousement des vues campagnardes bouleversantes. La journ?e est presque id?ale
pour p?daler. Il fait bon, mais pas chaud. De petits nuages moutonnants
texturent le ciel immense du juin. Les boules noires et plastifi?es des
ensilages en plein champ exhalent le parfum brut et enivrant d’un Sp?culoos
tremp? dans un godet de prunes ? l’Armagnac. J’ai quadrill? la Gascogne de
parcours v?locip?diques intimes et discrets, ? l’abri de la circulation
agressive des grosses d?partementales accidentog?nes. Je peux, parfois, rouler
plus d’une heure enti?rement seule, sans croiser ?me qui vive, seulement
accompagn?e par les piaillements des oiseaux et le souffle tendre du vent dans
les arbres. C’est l? quelque part un grand luxe que j’?change pourtant bien
volontiers lorsqu’un ami cycliste m?entra?ne dans sa roue vers de nouveaux
paysages, des histoires in?dites.

C’est un paysan que je croise, ? l’occasion, depuis quelques ann?es. Comme je
passe devant sa maison, je d?cide de lui rendre une petite visite de
courtoisie. Je suis accueillie dans la cour de ferme par un concert
d’aboiements rageurs qui ne couvrent pourtant totalement le grand silence qui
s’?coule des battants grands ouverts de l’?table moderne qui en d?limite le
fond. Au loin, de l’autre c?t? de la route, un tracteur se presse mollement
pour venir ? ma rencontre. C’est le paysan qui m’a vue de loin garer mon v?lo
sur la propri?t? et qui ne m’a manifestement pas encore remise. Il faut bien
dire que je tiens une bonne forme, dans tous les sens du terme, et qu’il m’a
connue… plus trapue.

  • Vous ?tes en vacances, en ce moment?? J’ai vu que l’?table ?tait
    vide.

Je ne sais pas s’il a toujours ?t? ?leveur de bovins, je sais juste qu’? moment
donn?, il a abdiqu? quelque chose de son ind?pendance de paysan en ?change d’un
salaire fixe et de vacances r?guli?res. C’est que l’?levage, c’est autrement
plus contraignant que de faire pousser ? tire-larigot ce soiffard de
ma?s?: chaque jour, matin et soir, les b?tes ont besoin de soins. Chaque
jour, il faut se d?merder pour leur trouver ? bouffer, les soigner, sans
compter les nuits ? sortir des veaux ? l’arrache de matrices fatigu?es, sans
compter la traite, quand on ne se contente pas de faire de la viande. C’est
plus qu’un m?tier, c’est un sacerdoce. C’est un peu pour cela, mais pas
seulement, que l’?levage recule sans cesse dans le Gers, d?pouillant les vertes
collines de Gascogne de leurs bucoliques chapelets de ruminants.
? moment donn?, notre paysan a pr?f?r? laisser tomber les conneries et est
devenu salari?-sous-traitant d’un grand groupe ? viande.

Le principe est simple?: la grosse boiboite lui livre un lot de
petits veaux avec leurs sacs de nourriture. Le paysan les parque dans des
hangars-?tables dont les animaux ne sortiront pas de tout leur s?jour et se
contente de les engraisser en leur filant la nourriture livr?e avec les
bestiaux. ?a simplifie d?j? nettement la t?che?: pas besoin de p?turages
pour les animaux, de leur courir apr?s dans les prairies, de les rassembler
dans les stabulations ou de se faire chier ? trouver du fourrage qui co?te un
bras quand l’herbe pousse mal ou se fait rare. Je ne critique pas, je comprends
la d?marche?: tu r?ceptionnes des veaux que tu ne connais pas, tu les
engraisses un certain moment avec des aliments dont tu ignores tout,
probablement le temps de devenir certifi? VF, ?levage ? la ferme, et on revient
t’embarquer les bestiaux pour une destination dont tu le bats les steaks, en
?change d’un salaire pr?d?termin? et sachant que tu peux partir en vacances
entre deux livraisons. Que demande le peuple agricole de plus, je vous le
demande??
C’est juste que ces veaux, c’est typiquement le genre de viande que le paysan
ne servira jamais ? bouffer ? sa table.

  • En fait, non. J’ai arr?t?.
  • Tu as arr?t? les veaux?? Tu fais quoi ? la place??
  • Rien, j’ai arr?t?, j’ai pris ma retraite.
  • D?j??? Je croyais pourtant que cette organisation t’allait bien,
    non??
  • Oui. C?est juste qu’il y a quelque temps, on m’a expliqu? que mes
    installations n’?taient plus aux normes. Qu’il fallait que je refasse les
    ?tables enti?rement?! Et l?, je me suis dit que j’allais arr?ter les
    conneries et surtout pas me coller 30 patates de cr?dit sur le dos ? mon ?ge.
    Le plus simple, c’?tait d’arr?ter.

Je me retourne vers les b?timents d?sormais d?serts. Ils ont quoi?? 10
ans?? 15 ans, maxi. On les croirait sortis de terre de la veille. Je
trouve ?a un peu furieusement con d’obliger ? tout refaire. Pour une histoire
de normes. Les b?timents avaient d?j? ?t? construits en fonction des normes
pr?c?dentes. Lesquelles, donc, voulaient dire quelque chose, je suppose. Et il
n’y aurait pas eu mort d’homme ? continuer de m?me. Mais voil?, il y a les
normes. Celles qui, tombant de Bruxelles, autorisent g?n?ralement les ?levages
industriels ? caser encore plus de b?tes au m?tre carr?. Parce qu’il faut
produire. Toujours plus. Toujours moins cher. Parce qu’il faut nourrir, non pas
les estomacs des affam?s de la terre, mais l’app?tit sans limites des ogres de
la finance et de la profitation.

C’est un peu partout pareil. Dans le coin, il y a aussi du canard. Beaucoup.
Ben oui, le magret et le foie gras que l’on d?verse par tonnes dans les
rayonnages festifs et gourmands un peu partout dans le monde, faut bien les
pr?lever quelque part et c’est sur une v?ritable arm?e de canards que cela se
fait. L? aussi, l’?levage paysan a fait place ? la rationalit? en int?gration
verticale. De longs et bas b?timents de taule vaguement climatis?s ont pouss?
un peu partout dans la cambrousse, comme des c?pes apr?s une pluie d’orage. Je
les sens avant de les voir. Je les appelle en mon for int?rieur les stalags?13. Univers
concentrationnaire ovin ? ras des p?querettes. Que l’on remplit ? la gueule de
poussins fra?chement ?clos et livr?s par palettes enti?res. Pour l’engraissage.
Et le label. Important, le label. C’est d’ailleurs pour ?a que les b?timents
ont de petits portails creus?s ? chaque extr?mit??: pour que les
palmip?des puissent se tra?ner ? la lumi?re du jour dans l’interstice boueux
qui s?pare chaque b?timent. ?lev?s en plein air, ?lev?s en plein Gers… mais
aussi mal lotis que la plupart de leurs autres coll?gues ? plumes. Toute cette
promiscuit? volaill?re produit des tonnes de fientes dont l’odeur ?cre me prend
? la gorge bien avant que je sois sur l’exploitation. ?a ne sent m?me pas la
merde. ?a sent la mort, la maladie, la d?composition. Les jours de grandes
chaleurs, les c?t?s des grands b?timents en taule se soul?vent un peu pour
faire circuler l’air que de grands ventilos peinent ? brasser et ce souffle
f?tide me cueille en plein effort, me br?le les poumons ? force de me retenir
de vomir. Les ?levages de poulets sont du m?me acabit et puent ? peine un peu
moins.
L? aussi, c’est de l’?levage d’exportation. Les producteurs-ouvriers,
enti?rement soumis aux diktats de leurs superviseurs, ont souvent aussi une
basse-cour, ? part, ? l’ancienne. Pas de rationalit?. Pas de normes europ?ennes
changeantes. Juste des barbaries, les canards
dont la viande est fabuleuse, qui gambadent ? leur guise et prennent l’ombre
sous les figuiers dont ils gobent les fruits ? l’occasion. C’est ceux-l? qu’on
bouffe. Pas les autres. Pas les prisonniers des stalags bien aux normes.

  • Oui, logique. Mais avec quoi tu vis maintenant??
  • Ben ma retraite MSA et comme famille d’accueil.
  • ?a te fait combien, la retraite agricole??
  • 410??/mois, pour 40 ans de boulot. ?a fait envie,
    hein??
  • Et ta femme??
  • 180??/mois, conjointe d’exploitant?!
  • Putain, c’est pas lourd. Et quand tu vas claquer??

Ma question est tellement pertinente qu’il ne la trouve m?me pas abrupte dans
sa formulation. Dans le coin, les femmes vivent nettement plus longtemps que
les hommes, ils ne peuvent pas lutter sur ce terrain-l?. M?me si tu la prends
jeune, elle passe facilement 20 ans de sa vie comme veuve, c’est comme ?a. Faut
dire qu’avec tous les produits ? la con que les agriculteurs modernes
manipulent ? longueur de temps sans savoir ce que c’est, ils ont tendance ? ne
pas avoir une esp?rance de vie aussi extraordinaire qu’on pourrait le
penser.

  • Tu comptes?: 180??/mois plus la moiti? de ma retraite, ?a lui
    fera 395??/mois.
  • C’est nettement moins que le minimum vieillesse.
  • Oui, c’est m?me moins que le RMI. Pour une vie de travail.
  • Et tes terres, tu vas en faire quoi??
  • Il y a d?j? du monde int?ress?. Tout autour, ?a a ?t? rachet?. Par un
    gros. Il veut aussi les miennes. Je pense que je vais aussi lui
    vendre.

Concentrations. Des terres. Des animaux. Des profits. Des ressources. Dans de
moins en moins de mains. Je balaye du regard ce magnifique paysage encore tout
de bocages et promis ? un remembrement financier et mortif?re.
Mani?re, a-t-il vraiment le choix?? A-t-il d?j? eu le choix??

Il aurait pu produire de la viande de qualit?, comme un r?sistant, comme ce
paysan savoyard entraper?u l’autre soir dans un reportage de Arthus-Bertrand.
Un vieux de la vieille. ? qui on ne la fait plus. Les bacchantes grises ?rig?es
vers le ciel comme un ultime et d?risoire d?fi, le mec a laiss? tomber les
conneries productivistes pour recommencer ? faire de l’Abondance. Dans des
alpages de carte postale. L’Abondance est ? la vache ce que Marilyn Monroe
?tait ? la femme?: sa plus belle expression, une sorte de fantasme
incarn?.

Quand j’?tais jeune, ? moment donn?, il a fallu faire du ma?s. Partout, on
ne parlait plus que de ?a?: le ma?s, le ma?s, le ma?s. Tous les paysans du
coin se sont mis au ma?s. On n’avait pas de raison de se m?fier. Un soir, ma
m?re de 82 ans rentre ? la ferme et me dit?: pourquoi tu ne fais pas de
ma?s?? Tout le monde fait du ma?s. Toi qui es moderne, tu devrais faire du
ma?s
.

Moi qui ?tais chez mon paysan l’apr?s-midi m?me et qui suis originaire de la
r?gion du vieux moustachu, je suis souffl?e?: le ma?s est une plante
tropicale qui a donc besoin de beaucoup de chaleur et d’eau, une plante d?j?
pas adapt?e au grand Sud-Ouest, dont elle accapare tout le r?seau
hydrographique jusqu’? le mettre ? genou d?s le printemps, mais c’est encore
moins une c?r?ale de montagne.

Bon, la premi?re ann?e, ?a a donn?. Pas terrible, mais ?a a donn?. L’ann?e
suivante, ?a a ?t? catastrophique. Et l??: les p?pettes. Tous ceux qui
avaient plant? le ma?s, ils ont touch? les p?pettes. Et pendant 30 ans, ?a a
dur? comme ?a?: une ann?e sur deux, hop, les p?pettes?! Pour les
vaches, y n’en avait pas. Y en avait que pour le ma?s. Avec lequel on
nourrissait les vaches. Sauf que le ma?s, c’est pas pr?vu pour nourrir les
vaches. Il manque des prot?ines. Lesquelles sont dans le soja. Qu’on ne
produisait pas, mais qu’on importait des ?tats-Unis. Alors que les vaches,
c’est fait pour manger de l’herbe. C’est quand m?me bien fait, non??

Des normes, des paysans, des injonctions, des vaches ?lev?es hors-sol avec des
aliments co?teux et pas adapt?s. Et des p?pettes. Plein de p?pettes. Sauf pour
les paysans.
D’ailleurs, bient?t, on va changer les normes. Encore. Pour redonner des
farines
animales
? manger aux animaux d’?levage.
Logique.
Rationnel.
Mais ?a d?pend pour qui.

 

Powered by ScribeFire.

A propos de

avatar

Répondre