vendredi, juillet 31, 2015
Accueil » Général-(EN-RECLASSEMENT) » analyses » L’impasse anticapitaliste
L’impasse anticapitaliste

L’impasse anticapitaliste

Le mot capitaliste est, comme le mot fasciste d’ailleurs, largement devenus une invective, un mot valise par lequel telle ou telle frange politique d?signe tout ce qui, dans le monde contemporain, lui d?pla?t, ? ce point que certain ont pu, sans rire ni appartenir au Parti Communiste Chinois, se dire ? la fois anticapitalistes et favorable ? l’?conomie de march?.

A l’?poque, pas si lointaine, o? le marxisme, orthodoxe ou non, r?gnait sur pr?s de la moiti? du monde, ce genre d’affirmation aurait pu valoir ? son auteur un proc?s en h?r?sie, aussi vicieux, et dans certains cas aussi mortel que ceux instruits par la Tr?s Sainte Inquisition.

L’analogie n’est pas fortuite. Le marxisme, et les id?ologies qu’il a marginalis? au cours du XIX?me si?cle, appartient au royaume des religions apocalyptiques. Cette cat?gorie, particuli?rement prolifique trouve sa source dans les steppes iraniennes aux alentours du X?me sicle avant J?sus-Christ. Elles varient consid?rablement dans leurs d?tails, mais le principe de base reste toujours le m?me?: ? un moment donn? dans le futur se produira un ?v?nement qui mettra fin ? l’histoire telle que nous la connaissons, pr?cipitera les m?chants en enfer et cr?era un monde parfait d’o? tout mal sera banni.

L’Eglise Catholique avait eu la sagesse de renvoyer ce monde parfait ? un futur aussi ind?termin? que lointain. Elle serait d’ailleurs extr?mement ennuy?e s’il prenait ? son fondateur la fantaisie de revenir comme il l’a promis il y a deux mille ans. Cela n’a ?videment pas emp?ch? toute une collection de messies auto-proclam?s d’annoncer le royaume pour la semaine d?apr?s. Certains, comme Jean de Leyde, ont m?me pu mettre certaines de leurs id?es en pratique ? le r?sultat ?tait en g?n?ral assez peu convainquant.

Le marxisme, lui, suivant l’id?ologie scientiste et rationaliste qui dominait au XIX?me si?cle, voulait ?tablir le monde id?al sur terre, dans un avenir raisonnablement proche, tout en expliquant pourquoi la derni?re tentative dans ce sens ? la R?volution Fran?aise ? avait abouti ? un bain de sang et ? une dictature militaire. Le r?sultat a ?t? la mythologie assez inventive que nous avons tous, de Phnom-Penh ? Moscou, appris ? appr?cier.

Si la r?volution industrielle et le renversement de l’ancien r?gime, n’a pas amen? la f?licit? universelle, c’est parce que notre syst?me ?conomique bas? sur la propri?t? priv?e des moyens de production ? le capitalisme ? institutionnalise l’exploitation de la majorit? par la minorit?.

Non seulement les poss?dants ? la bourgeoisie – accapare la plus grande part de ce que produisent les autres – les prol?taires ? mais ce syst?me d’exploitation tend ? s’?tendre ? l’ensemble de la soci?t? et ? toutes les soci?t?, si bien qu’au bout d’un certain temps il ne reste plus que des bourgeois et des prol?taires. Par ailleurs, le sort de ces derniers tend ? s’aggraver avec le temps, et avec elles les contradictions du syst?me. Les prol?taires, plong?s dans la mis?re, s’organisent sous la direction d’une avant-garde ?clair?e, renversent la bourgeoisie et ?tablissent une ??dictature du prol?tariat?? qui progressivement laissera la place ? une utopie collectiviste.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela n’a pas ?t? une franche r?ussite. Partout o? les partis marxistes ont pris le pouvoir, la dictature du prol?tariat s’est rapidement transform? en dictature sur le prol?tariat. L’avant-garde ?clair?e s’est partout transform?e en une caste ferm?e imposant ? une population de plus en plus r?tive des politiques de plus en plus dysfonctionnelles. Lorsque l’enthousiasme r?volutionnaire des premiers temps, avec son cort?ge de carnages, a progressivement laiss? la place ? la grisaille br?jnevienne, faite de p?nuries, d?oppression et de slogans creux.

Confront?s ? l’effondrement de l’Union Sovi?tique et la trahison d’une Chine qui n’a gard? du ??socialisme?? que la dictature du parti et la police s?cr?te, les diff?rentes ?glises marxistes ont r?agi de mani?re fort diverse. Les orthodoxes historiques se sont discr?tement d?barrass? du dogme et se sont attach? ? pr?server l’appareil du parti, non sans un certain succ?s. Les h?t?rodoxes, trotskistes pour nombre d’entre eux r?p?tent ? l’envie qu’ils avaient pr?vu cette d?b?cle et qu’elle est due non ? un probl?me avec le projet communiste lui-m?me, mais ? une s?rie de trahisons et de d?viations?; Naturellement, ils assurent que quand eux prendront le pouvoir, ce sera diff?rent ? de toutes les fois o? ?a devait ?tre diff?rent.

Quant aux traditionalistes ? le PRCF, par exemple ? ils nous expliquent avec une conviction touchante que l’Union Sovi?tique ?tait une grande r?ussite et que si elle s’est effondr? c’est parce qu’elle s’est ?cart?e du chemin trac? par Staline, et bien s?r parce qu’elle a ?t? trahie. Qu’on se rassure, cependant, quand eux prendront le pouvoir ce sera diff?rent, mais pas de la m?me mani?re que les trotskistes qui sont, comme chacun sait, des tra?tres vendus au Capital.

La majorit?, cependant, ont fait ce qu’on fait les Millerites en Am?rique lorsque J?sus n’est pas descendu sur terre en octobre 1844?: ils se sont tourn?s vers d’autres groupes ou id?ologies, plus ? m?me de r?pondre ? leurs aspirations. Le probl?me c’est que s’ils ont jet? le dogme marxiste par la fen?tre, ils ont gard? ses fantaisies apocalyptiques. L’objectif? de l’anticapitalisme n’est pas de rendre la soci?t? la plus juste possible compte tenu des contraintes qui sont aujourd’hui les n?tres, ce qui, soit dit en passant ne serait d?j? pas mal. Il est de substituer ? notre soci?t?, certes ?minemment perfectible, une version ou une autre du paradis sur terre.

La vulgate marxiste ?tant totalement discr?dit?e, il y a de consid?rable divergences d’opinion sur ce que doit ?tre ce paradis sur terre. Les m?lenchonistes proposent de cr?er un gosplan ? la fran?aise charg? d’assurer la transition vers une ?conomie durable, la hausse du pouvoir d’achat et le plein emploi ? trois objectifs contradictoires soit dit en passant. Les d?croissants veulent sortir de la civilisation industrielle tout en maintenant l’?tat-providence et en donnant ? chacun un ??revenu minimum d’existence?? – oui, c’est ?galement contradictoire.

Pendant ce temps-l? Herv? Kempf nous explique que si la plan?te va mal c’est de la faute des riches, cat?gorie ? laquelle, naturellement, il n?appartient pas plus que ses lecteurs.

Les autres, eux, cherchent une « troisi?me voie entre le communisme et le capitalisme », ce qui concr?tement signifie s’accrocher ? toutes les « luttes » sans trop se poser de question sur leur l?gitimit? ou leur viabilit?, voguer d’une utopie ? une autre, et bien s?r encenser tel ou tel caudillo sud-am?ricain, en attendant sans doute de faire de m?me avec son ?quivalent domestique.

Le plus d?plorable c’est que toutes ces id?es ne sont pas en soi absurdes. C’est leur combinaison avec la volont? « d’en finir » avec un capitalisme croquemitaine et de cr?er « un monde sans mal »

Notre soci?t? a fait le choix il y a trois cent ans d’utiliser massivement les combustibles fossiles. Ce n’?tait pas un choix conscient. Il est n? de la combinaison d’une soci?t? relativement ouverte, d’une position strat?gique favorable et de vastes raisons charbonni?res h?rit?es du carbonif?re. La Chine des Song aurait pu le faire si son incomp?tence militaire ne l’avait pas priv? de ses territoires du nord et nous serions aujourd’hui en train de nous interroger sur les causes de la chute d’une civilisation industrielle globale centr?e sur le Yangtze.

Une fois cette strat?gie adopt?e, il ?tait in?vitable qu’elle s’?tende ? l’ensemble de la plan?te. L’avantage que conf?rait les combustibles fossiles ?taient trop important, les b?n?fices de l’imp?rialisme trop ?vidents. Un ?tat « socialiste » b?n?ficiant des m?mes avantages et soumis aux m?mes tentations aurait, sans aucun doute, trouv? d?excellentes raisons de soumettre le reste du monde ? sa « mission civilisatrice ».

Que nous adoptions une strat?gie de croissance ? tout crin ?tait ?galement in?vitable, tout comme le sont les cons?quences. Nous avons b?ti une civilisation qui a besoin pour continuer ? exister d’un approvisionnement constant en ressources non renouvelables. Celles-ci sont en train de s’?puiser et il devient de plus en plus difficile de maintenir nos infrastructures. Ce n’est qu’une question de temps avant que nous atteignions le point de rupture.

Dans ces conditions, taxer tr?s lourdement les riches n’est pas absurde. Apr?s tout la croissance n’?tant plus une option, nous n’avons pas besoin de m?nager les suppos?es forces vives, sans compter que si nous sommes tous coupables d’aveuglement, certains le sont plus que d’autres.

La planification et le rationnement des ressources vitales font tout ? fait sens pendant des p?riodes de difficult?s, et ont ?t? mises en ?uvre par des ?tats aussi peu socialistes que les ?tats-Unis et la Grande-Bretagne pendant la derni?re guerre.

Quant ? l’abandon de la soci?t? industrielle et le retour ? une ?conomie agraire, l’un et l’autre sont in?vitables. Les ressources qui nous permettent encore de faire fonctionner notre ?conomie, urbaine et industrielle, seront de moins en moins disponibles.

Rien de tout cela, cependant, ne nous m?nera au paradis ni ne nous lib?rera de l’exploitation et de la comp?tition. Bien au contraire, l’?puisement de nos ressources signifie que nous serons confront?s ? toujours plus de pauvret? et de comp?tition, quant ? la vie de l’agriculteur d?croissant, il y a de fortes chances que, sans la protection de la soci?t? industrielle, elle soit p?nible, laborieuse et courte.

Mais si l?adaptation ? un in?luctable d?clin ne nous m?nera pas au paradis, la recherche du paradis nous m?nera, elle, directement en enfer. Dans sa logique, en effet, si le paradis r?v? ne se mat?rialise pas, et il ne se mat?rialisera pas, ce ne sera pas parce que la doctrine est fausse, mais parce que les hommes auront trahis ou failli, et nous savons ? quoi cela aboutit.

Dans un texte r?cent, Richard Heinberg, a identifi? quatre sc?narios pour notre proche avenir?:

A. Le statu quo.[….] les d?cideurs tentent d?sesp?r?ment de relancer la croissance ?conomique avec des plans de relance et de sauvetage; tous les efforts sont dirig?s vers la croissance, ou au moins le maintien d?une soci?t? complexe et centralis?. Les d?ficits sont ignor?s.

La poursuite du statu quo semble nous ramener aux crises observ?es en 2008, mais la prochaine fois la situation sera pire […]

B. La simplification par l’aust?rit?. Dans ce sc?nario, les nations s??chappent du? du surendettement [?] en coupant les d?penses sociales […]

Dans les circonstances actuelles, la preuve est accablante que l’aust?rit? m?ne au d?clin ?conomique et ? des troubles sociaux. Dans les pays o? la prescription d’aust?rit? a ?t? le plus vigoureusement appliqu?es (Irlande, Gr?ce, Espagne, Italie et Portugal), la contraction s’acc?l?re et la protestation populaire est ? la hausse.

[…] La seule fa?on apparente sortir de cette spirale de mort est une reprise de la croissance ?conomique rapide. Mais […], c’est une chim?re simple. […]

C. La centralisation des produits de base. Dans ce sc?nario, les pays fournissent directement des emplois et des n?cessit?s de base pour le grand public tout en simplifiant volontairement la soci?t? via la r?duction des effectifs ou l’?limination de secteurs tels que la finance ou et de l’arm?e, et par la taxation des particuliers fortun?s, des banques et des entreprises.

Dans de nombreux cas, la fourniture centralis?e des n?cessit?s de base est relativement bon march? et efficace. [?] Pensez ? la mise ? disposition de services par l?Etat non comme un socialisme utopique […], mais comme une r?organisation strat?gique de la soci?t? en vue d’une plus grande efficacit? en temps de disette.[…] Finalement, la capacit? des autorit?s centrales ? fonctionner et ? r?parer l’infrastructure n?cessaire pour continuer ? soutenir l’ensemble des citoyens pourrait ?roder au point que le centre ne tient plus. A ce stade, la strat?gie C dispara?trait au profit de la? Strat?gie D.

D. La production locale. Dans ce dernier sc?nario, la fourniture de produits de premi?re n?cessit? est organis?e par les gouvernements locaux, des mouvements sociaux ad hoc, et des organisations non gouvernementales. Il pourrait s’agir de petites entreprises, d??glises et de groupes religieux des gangs de rue ?largis, et toutes sortes de r?seaux de coop?ration formels ou informels..

En l’absence de r?seaux de transport mondiaux, les r?seaux ?lectriques et des autres ?l?ments d’infrastructure qui? relient les nations modernes, la production locale, ne peut fournir que l?ombre du niveau de vie dont jouissent actuellement les classes moyennes? am?ricaines ou europ?ennes.

Tous ces sc?narios aboutissent ? la fin du capitalisme. Aucun n?aboutit ? la soci?t? sans classe, et le r?sultat final risque fort de ressembler ? ce qu?ont connu nos anc?tres, avec, on peut l?esp?rer m?me si rien ne le garantit, un peu plus de d?mocratie et un peu moins de violence.

Heinberg donne ?galement ce conseil aux (futurs) gouvernants?:

Ne soyez pas malfaisants, ne succombez pas ? la tentation de d?ployer l?arm?e contre votre propre peuple quand vous sentirez le pouvoir vous ?chapper, le processus de d?centralisation est inexorable, facilitez-le.

Il est permis de douter que les anticapitalistes, avec leur logique manich?enne et leur go?t de l?absolu, suivent ce conseil.

http://vudesruines.blogspot.com/

A propos de

avatar

Répondre

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués d'une étoile *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>