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Centpapiers

  • L’incompréhension

    31 janvier 2013 | 0 commentaire(s) | vu 74 fois

    Le diable se cache dans les détails

    Pré ado

    Il est difficile de décrire
    l’atmosphère d’une époque, d’exprimer clairement ce qui n’est que de l’ordre du
    ressenti et de la sidération, aussi. De ma totale incompréhension.
    Je suis le dinosaure. Je vais m’éteindre. Et refermer la porte en sortant.

    J’ai donc profité d’un
    aller-retour express au bled en chef pour recharger mon sobre destrier. En
    fait, après moult calculs, je me suis rendu compte que le carburant étant
    toujours plus cher dans les bleds paumés comme le mien, mais que d’aller
    jusqu’au bled plus abordable revenait encore plus cher, même avec une caisse ne
    consommant que 6 litres aux 100 kilomètres. L’idéal, c’est de remplir le
    réservoir chaque fois que je me déplace dans une ville assez importante pour
    que le 95 y soit vendu 10 cents de moins au litre que chez moi. Même si ma
    jauge annonce encore un réservoir aux trois quarts plein. Ce qui ventile
    d’ailleurs efficacement mon budget transport.

    Bref, me voilà en vue de la
    station-service réputée la moins chère du bled en chef, selon le dernier calcul
    d’itinéraire de Carbeo, station qui
    s’étend devant moi comme une barre de péage le lendemain de la rentrée des
    classes. Je n’ai que l’embarras du choix entre la douzaine de pistes dont une
    seule autre est déjà occupée.

    Tout à l’heure, à l’hypermarché
    qui est à l’autre bout de la ville, c’était un peu la même chose lors du
    passage en caisse ou même sur le parking : il n’y avait tellement
    personne, que j’aurais pu me garer directement devant le rayon qui
    m’intéressait. S’il faut, Golfech a pété, là-haut, un peu plus au nord, et les
    gens ont été évacués. Les caissières sont tellement désœuvrées que j’ai dû
    demander à celle que je visais si elle était encore en service. Le temps de
    poser mon truc, trois personnes étaient derrière moi, à jouer des coudes pour
    poser leurs achats sur le tapis roulant soudain trop petit. Derrière la barre
    de séparation, mon voisin avec une tête de Papy Brossard a juste posé un
    bouquet de roses rouges. Du coup, on s’est souri.

    J’ai choisi une pompe du bon
    côté de la voiture, celui du réservoir, tant il m’est pénible habituellement de
    m’arc-bouter sur le tuyau en gros caoutchouc noir pour réussir à lui faire
    contourner mon pot de yaourt et à bien vouloir incliner du bec dans le
    réservoir à colibri, sans que l’enrouleur me bloque à cinq centimètres du but
    ou, pire encore, ne ravale goulûment l’appendice noirâtre dans ses entrailles,
    me traînant lamentablement à sa suite. Je n’aime pas tellement me battre
    contre les choses. Ni contre les gens, d’ailleurs.
    Je prends le temps de noter le kilométrage sur mon téléphone, mais je n’ai même
    pas celui de sortir de ma voiture qu’un break dont je me contrefous
    d’identifier le modèle ou la marque vient se coller à mon parechoc.

    Là, je ne comprends juste
    pas.
    Plus de la moitié des bornes de distribution sont encore totalement libres,
    désertes, accueillantes, il suffit d’y aller pour commencer à se servir, mais
    non, cette femme doit avoir un chiffre fétiche, une manie inavouable ou un gros
    problème de vue, toujours est-il qu’elle s’est collée derrière moi et qu’elle
    commence immédiatement à attendre.

    Vous avez remarqué comme les
    caissières des supermarchés sont devenues terriblement rapides, ces derniers
    temps ? Bip, bip, bip, elles passent les articles au scanner à toute
    berzingue, ça couine encore pire que le cœur d’un écureuil sous ecsta, le temps
    de le dire, une semaine de votre vie de famille s’entasse de l’autre côté de la
    caisse et vous n’avez même pas fini de décharger le caddie. Vite, vite,
    vite ! Les trucs volent et arrivent plus rapidement que vous ne parvenez à
    les saisir. Alors, ranger la camelote, vous n’y pensez pas ! Malgré toutes
    vos stratégies dans l’agencement des marchandises sur le tapis roulant en
    amont, il arrive toujours un moment de l’autre côté où vous vous retrouvez à
    balancer la boite d’œufs au fond du gros sac de conserves, à cogner les
    bouteilles entre elles en espérant que l’apéro ne va pas finir par goutter
    lamentablement sur le parking. Et alors que vous présentez tous les signes les
    plus évidents de la débâcle logistique, les autres clients, déjà, poussent
    leurs propres monticules dérisoires à l’assaut du vôtre tout en vous faisant
    bien sentir que vous ne dégagez pas assez vite le plancher, quand bien même ils
    vont passer un quart d’heure ensuite à donner des nouvelles du petit-neveu tout
    en triant un annuaire de bons de réduction.

    Ça n’arrive pas qu’à moi,
    n’est-ce pas ?
    Et vous aussi, vous détestez ça ? Comme tout ce qui va avec : les
    étiquettes qu’il faut décrypter avec une encyclopédie des poisons et un tableur
    Excel, la musique geignarde ou faussement hystérique qui donne envie de se
    coller du Destop dans les esgourdes, les caddies en travers qui bloquent tout
    un rayon dans l’indifférence goguenarde de leur locataire du moment, les
    fausses promos où le pack familial est vendu nettement plus cher que la dose
    bourgeoise à l’unité. Ce genre de choses pas très intéressantes et assez
    stressantes que sécrète forcément la société de consommation…

    Je n’ai donc pas envie de me
    presser. Je n’ai pas envie de traîner non plus, l’endroit manque singulièrement
    d’attraits. Je veux juste faire les choses calmement, à leur rythme, sans
    pression. Sans cette sensation trop récurrente d’être le foutu lapin d’Alice au
    Pays des merveilles. Je me dis même que si j’agis posément, la femme au break
    va finir par comprendre qu’elle a d’autres possibilités. Ou alors, décider
    qu’elle aussi, elle n’est pas spécialement pressée à l’heure la plus creuse de
    la journée.

    Eh bien non !

    Elle doit trouver que je n’ai
    pas le rythme qui lui convient, parce qu’elle envoie deux ou trois petits coups
    d’accélérateur bien éloquents quant à ce qu’elle doit penser être sa très
    légitime impatience.

    C’est là que je suis très fière
    de moi.

    J’ai carrément refoulé l’envie
    d’exploser de colère, de fondre sur sa portière, de l’extraire par la vitre et
    de lui défoncer la gueule sur le bitume huileux et malodorant en l’agonissant
    d’injures : mais putain, sale connasse, qu’est-ce que tu viens me faire
    chier la rate alors que la station est déserte ?!?!
    J’ai également
    résisté à la pulsion d’accélérer que quelque manière que ce soit le mouvement
    ou même de ralentir, ou même de réagir à cette provocation délibérée. Je suis
    restée concentrée sur le moment, l’enchaînement des opérations, ne pas oublier
    d’aller chercher le ticket pour vérifier les chiffres, les reporter dans
    l’application prévue à cet effet, remettre le compteur journalier à zéro et
    m’en aller sans hâte vers la suite de mon étrange et néanmoins banale
    destinée.

    Cela dit, je ne comprends
    toujours pas le comportement de cette femme.

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