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Centpapiers

  • Oum, avec ou sans oud

    14 mai 2011 | 1 commentaire(s) | vu 1 613 fois

    J’ai loupé Oum Kalsoum.

    Sur mon barème personnel, je ne situe pas cette carence au niveau écarlate parce qu’il ne faut pas en remettre, il y a pire comme privation. En plus, je n’étais même pas née. Mais quand même. La somme des petits ruisseaux fait les grands fleuves et l’abondance de cette femme est aussi nourricière que le limon noir du Nil, le ventre fécond d’une mère épanouie. Enfin, quelque chose de ce genre. Qui aurait un rapport avec l’utérus, la femelle, la fertilité et la vie. Avec sa face obscure, comme toujours, assurant l’équilibre ; c’est-à-dire avec du sang et des mucosités. Un amour dévorant et mortel, une matrice insatiable.

    Dès la première note du oud, les poils de mes bras se hérissent. Réaction purement physique à des vibrations – le son de l’instrument – se combinant à d’autres vibrations – les miennes. Glissant d’abord en surface, ces doublets d’ondes pénètrent ensuite dans les cellules, montent jusqu’à la gorge, puis jusqu’aux yeux. Normalement, dans la seconde qui suit, les larmes coulent. Ce n’est pas une émotion, c’est une sensation, la rencontre de deux champs magnétiques. Et quand arrive la première inflexion vocale de la diva, quand sa voix rauque accroche la note miroitante du luth, s’y maintient pour mieux la manœuvrer, l’emporter dans ses modulations, la bousculer, lui faire perdre le fil pour la rattraper ensuite du bout du doigt, la remettre en équilibre, l’amadouer et l’apaiser jusqu’au dernier souffle, quand le timbre d’Oum Kalsoum dirige les pincements du oud et l’orchestre tout entier, il y a quelque chose qui flanche en moi, un rythme qui casse, une veine qui pète, un claquage cardiaque qui me projette en rythme thêta sur un tapis volant.

    http://www.youtube.com/watch?v=K3tB-6R7p4E

    Un jeune mec de Rabat m’a dit récemment qu’Oum Kalsoum, c’était ringard. Que c’était comme si un Rabati kiffait Mireille Mathieu. Là, bug instantané. J’ai senti l’information se perdre dans mon cerveau sans y trouver de récepteur, s’enfoncer à l’aveugle dans un labyrinthe synaptique à la recherche d’un neurone auquel s’accrocher et visiblement, il n’y en avait pas des masses prêts à encaisser le choc. L’errance a duré le temps d’un blanc, le temps que l’influx se connecte au bon réseau et que la raison reprenne le dessus. La mise à mort d’une certitude, ça va chercher loin. Une seconde de vide devant l’impensable, deux maximum, et l’on dégaine. Légitime défense. Oum Kalsoum, la Mireille Mathieu égyptienne ? Ton père en slip sur la Place centrale. Et pourquoi pas Yannick Noah, le Fela Kuti du service lifté ? Pourquoi pas n’importe qui, pourquoi pas n’importe quoi, tant qu’on y est ? Ridicule.

    La luette de Mireille Mathieu est comme une sonnette branchée sur secteur. Ce grasseyement soutenu, factice, pétri dans le gosier, est un son glacial et crispé qui pourrait même rendre agressif un lapin en peluche. Et que ça braille, que ça tressaute, que ça chancèle d’une décharge de décibels trop vigoureuse pour un corps trop petit. Oum Kalsoum, au contraire, enveloppe. Elle est plantée en terre jusqu’au magma, c’est un volcan d’où coule lentement une lave élastomère qui épouse de l’intérieur tous les reliefs du corps. Elle se répand comme une ombre chaude, remplit les vides, s’insinue dans le moindre capillaire et nous possède dans une totale dilatation des sens.

    Devenir la plus grande chanteuse que l’Egypte ait portée implique une vaillance au-delà du commun, un caractère irréductible, une individualité d’exception. Devenir l’ « Astre de l’Orient », la « quatrième pyramide », la « cantatrice du peuple », être admirée par la Callas, par les puissants et par les rois, offrir à des foules en pâmoison trois milliers de chansons sur une cinquantaine d’années sans jamais déclencher de lassitude ou d’impatience, relève, il faut bien le reconnaître, d’un héroïsme supra-humain. Pourtant, rien ne l’y prédisposait dans son village du Delta, dans sa condition subalterne de fille et dans celle, réduite, de son milieu : vouée au destin ordinaire d’épouse courbée, de mère prolifique et de trimeuse à temps plein. Son père arrondissait ses modestes revenus d’imam en chantant lors de cérémonies dans les villages alentour et inculquait à son fils cet art viril et vénérable. En cachette, Oum n’en perdait pas une miette, apprenait par cœur à force d’écouter et translatait les psalmodies d’une voix juste et puissante. Son père, en homme sage et avisé, y reconnut le don et lui fit intégrer, à dix ans, déguisée en garçon, son petit groupe de cheikhs chanteurs. Repérée par des poètes et des musiciens, cornaquée par un frère sourcilleux, elle finit par déployer son talent sur les scènes cairotes, toujours travestie en bédouin, esquivant toute frivolité qui aurait attenté aux bonnes mœurs. Et les rencontres, la vie, l’âge la transformèrent en diva, en déesse, en joyau national, en incarnation étoilée de l’âme orientale, de la quintessence de la femme, de l’amplitude arabe.

    Mais que chantait-elle pour tenir en haleine tous ces êtres tendus vers son irrésistible éclat ? Quels étaient les mots, les intonations, les vibratos qui envoûtaient à ce point les masses ? Elle allait droit au but, à l’essentiel de l’homme nu et sans masque, embrassant tout entière la foi, l’amour et la terre natale. D’un dépouillement absolu mais d’un dépouillement chargé. Un fond pur et compact dans une forme dense, culturellement riche et profonde. Les quatre-vingt-dix-neuf noms du Tout-Puissant, l’amour impossible, interdit, douloureux et bien-sûr la sacro-sainte terre d’Egypte. Trois thèmes inlassablement déclinés sur un mode exotique que nous, Occidentaux, habitués aux compositions cartésiennes, cérébrales, avons peine à recevoir. Sache que lorsqu’une blessure se referme, le souvenir en fait saigner une autre [1] peut donner un aperçu de l’ambiance. D’ailleurs, qu’importe de comprendre ces mots, pourtant universels ? La tête est ici hors jeu, seuls le cœur et le corps participent aux agapes. Le tarab, ce frisson extatique qui parcourt l’être entier, difficilement traduisible, réagit puissamment aux stimuli. Volupté déchargée, offerte, partagée… Aaaaaaaaaaaahhh ! répond la foule.

    Cela mérite une explication car on ne crie pas impunément « aaaaaahhhh ! » comme ça, sans savoir de quelles profondeurs ce « aaaaaahhhh ! » émerge. L’émulation collective peut amplifier le tarab mais bon, le tarab, c’est le tarab, on ne le sent pas sur commande, en claquant des doigts, dans une salle chauffée à blanc. Non, Oum Kalsoum ne se laisse pas goulument consommer entre deux portes.

    La musique vocale, monophonique, telle qu’elle se pratique depuis toujours, est seule maîtresse de la mélodie tandis que le oud se tripatouille en arrière-plan ; la voix donne le la si je puis dire, le oud le do grave : DO-FA-LA-ré-sol-do.

    http://www.youtube.com/watch?v=f8zzRU2ALzg

    L’air du morceau posé, calé par la voix, sert de base à d’infinies possibilités de modulations dans le temps et de fluctuations plus ou moins nuancées. Je suis d’ailleurs surprise qu’un branque n’en ait pas encore tiré de statistiques. Venue du mawwal, cette forme issue de la poésie traditionnelle arabe initie le début de la chanson et plante le décor. Cette recherche improvisée de l’artiste vise à rencontrer l’auditoire jusqu’au point nodal où celui-ci entrera en résonance avec la chanteuse jusqu’à mettre en place un véritable dialogue entre elle et lui. L’artiste invente, propose des séries pour captiver son public qui les déguste et les confirme par de sonores transports d’aise. Encouragée par une sorte de transe progressive, elle pouvait moduler deux heures sur le même mot. Dans un tel contexte, le public était primordial et l’enregistrement sec en studio aurait perdu toute la substance des morceaux. C’est pour cela que sa musique fut toujours emmagasinée en direct.

    Oum Kalsoum reste néanmoins un personnage ambigu. Son habileté est d’avoir su déverser chastement des sentiments à la fois brûlants et désespérés sur un auditoire essentiellement masculin. La charge érotique était puissante et son effet assuré. Nul conflit entre foi religieuse et amour fou, entre continence et sensualité : sa voix chaude de contralto, son souffle long de marathonienne du larynx, ses mots équivoques et insistants oscillant entre sublimation et lascivité, embrasait les foules, galvanisait les hommes, des notables cravatés assis en rang d’oignons dans la salle de concert aux fidèles en galabeya rassemblés sous les transistors des cafés et fumant la pipe à eau. La béatitude mystique servait à coup sûr de prétexte à des béatitudes plus licencieuses. La fièvre du plaisir interdit diffusée sur ses fans en adoration, du haut de la scène ou des fréquences radiophoniques tous les premiers jeudis du mois, lui épargnait l’impudeur du corps. Elle restait debout, presque immobile – seuls de discrets signes de la main d’où pendait un mouchoir de soie annonçaient aux instrumentistes les changements de  variations – le chignon lustré, les bras décemment couverts, les yeux fermés en femme-offrande inaccessible. Telle scintillait la diva, la reine, la divinité en chair et en os dans le regard enamouré de ses millions de soupirants.

    On lit ça et là qu’elle était homosexuelle et qu’elle aimait la coke. Je vois déjà le tableau : de petits halos poudreux autour de ses narines et l’odeur de la femelle dilatant ses pupilles. Mais c’est un ruban à mouches qui ne vaut pas de s’y engluer. Oum est hors d’atteinte par nature et ne se révèle ni dans les coulisses ni par le trou de la serrure des chiottes. Barbus, remballez vos fatwas ! D’ailleurs, l’accès au privé est une manie barbare : après le débordement vocal, elle disparaît des projecteurs, remonte comme un pschiiit au-dessus des nuages, se désincarne, se dématérialise, et pouf ! sa robe et ses diamants retombent sur le sol. Oum est comme le génie de la lampe d’Aladin.

    Dans la frénésie du copiage de tout ce qui venait d’Europe et des Etats-Unis, Oum Kalsoum sut résister aux sirènes du modernisme esthétique en se concentrant sur le chant arabe formel, l’actualisant à sa manière en le renouvelant de l’intérieur. Sa musique balançait entre le répertoire classique et la chanson populaire, la langue savante et la langue des faubourgs. Dans un pays d’abord soumis aux diktats coloniaux, puis se relevant avec lenteur de cette longue emprise étrangère, elle revalorisait la culture arabe dans toute son ampleur et sa singularité ; elle retournait aux racines, à la fierté d’être née dans cette civilisation, sentiment que la domination d’un ordre extérieur avait plus ou moins éteint. Le patriotisme égyptien, à son zénith sous Nasser, relevait des millions de têtes contre les menées impérialistes de l’Ouest, plaçait le Tiers-Monde comme troisième force dans la guerre froide et donnait une nouvelle dignité aux peuples trop longtemps asservis. De Tunis à Beyrouth, du Caire à Bagdad, elle portait les foules dans un même élan régénérateur, convaincue par les promesses d’un nouveau destin en marche, elle qui était devenue la star incontestée du Maghreb et du Machrek, l’emblème d’une arabité enfin assumée. Elle était aussi, en face B, l’ancienne enfant pauvre séduite par le luxe et l’apparat, le pouvoir, les honneurs, celle à qui l’on a reproché de s’être pliée à tous, du roi Fouad à Sadate, avec une application docile sentant sa courtisane. Enfin, elle encore, définitivement déposée entre quatre planches de bois, dans son trajet définitif parmi la foule immense, hagarde, sanglotante, promenée de bras en bras dans son cercueil pendant des heures par les rues de la ville jusqu’à sa dernière demeure.

    J’ai loupé Oum Kalsoum mais je l’écoute toujours. Le oud l’accompagne, le oud de Mohamed El Qasabji, modal et mélodique, derrière cette voix que j’ai tant absorbée grâce aux disques, que je connais par cœur et dont je ne me lasse pas. Puisse l’Egypte se rassembler à nouveau, telle que Oum la chantait, retrouver l’unité d’une nation fière et libre, coptes et sunnites côte à côte, sans se faire pourrir par le djihad salafiste, irresponsable et puéril, et la vendetta des anciens corrompus qui tireront toujours profit de tout. Comment dit-on déjà ? Inch’Allah


    [1] Tiré de El Atlal (Les Ruines), 1966, trad. Samir Mégally, L’Egypte chantée, IMA.

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  • Un commentaire

    Madame Lagorce, vous avez une plume enchantée.

    J’ai loupé aussi Oum Kalsoum que je ne connais pas, ni de nom ni de réputation. Un manque de culture et non d’ouverture de ma part.
    Par la générosité de votre prose, je découvre encore… et encore.

    Merci Mme. Lagorce

    DG

    5 h 24 min, le Samedi 14 mai 2011

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